La peur pour faire obéir les hommes / Pascal Marchand
S'il y a un mot qui définit bien notre monde aujourd'hui, c'est bien la Peur : peur de l'étrange (donc de l'étranger), peur de l'avenir, peur de perdre son travail, de la maladie, de l'abandon.
Si ce sentiment est naturel, il peut aussi être orchestré, consciemment ou insconciemment, par les gouvernants afin de mettre au pas toute velléité de rebellion, toute tentation de passer outre les diktats, les faits de prince, sous couvert de lois démocratiques.

Car, si les dictatures ont usé de la peur pour diriger l'état, les démocraties, qui normalement n'en auraient pas eu besoin, s'en servent allègrement au nom de la sécurité. Ainsi les populations acceptent sans vraiment broncher les caméras de surveillance, les contrôles informatisés au nom de la lutte contre la délinquance et le terrorisme, par exemple.
Masqués par la peur, se jouent en secret d'autres actes plus pernicieux qui portent atteinte aux libertés publiques, aux droits élémentaires des individus (droit au logement, à la santé, au travail, à l'éducation, ou simplement à exister d'où que l'on vienne, qui que l'on soit)
Deux philosophes, Catherine Malabou et Marc Crèpon, ont parfaitement analysé la peur et son orchestration, la peur et ses compagnes : l'angoisse, la frayeur, la terreur, la panique. La langue française est riche des mots de la peur.
La peur, c'est PAVOR ou le verbe PAVERE, "être frappé". D'où avoir peur, c''est "être frappé". PAVOR a la même origine que PAVIRE, "battre la terre pour l'aplanir". En cela, avoir peur, c'est ressentir l'émotion pénible à la vue d'un danger qui nous frappe, nous aplanit, nous nivelle, nous rend sans différence, sans singularité.
La peur, à la différence de l'angoisse, a un objet. On sait toujours de quoi on a peur, même si cela est parfois un peu flou. L'angoisse est plus indéterminée, sans représentation. Cette distinction a été faite par le philosophe Heidegger. Celui-ci explique que l'angoisse ne sait pas devant quoi elle s'angoisse. C'est un sentiment de finitude, comme si tout basculait, comme si tout disparaissait, comme la nuit en plein jour.

L'analyse que font Catherine Malabou et Marc Crèpon évoque la mauvaise image de la peur due à l'absence de distance, qui prive de toute liberté, qui paralyse l'action. La peur, à la différence de l'angoisse, prive de pensée. On comprend pourquoi les gouvernants utilisent à souhait cette arme discrète mais tellement plus efficace que des outils ultra sophistiqués.
La peur a donc aussi une dimension politique. Les démocraties qui étaient censées ne pas avoir à s'en servir pour diriger un état, se trouvent impuissantes à soulager les formes récurrentes d'insécurité des citoyens (précarité de l'emploi, chômage, ...). En pointant du doigt des "cibles de substitution" (délinquants, voyous, "racaille", étrangers), les gouvernants jouent sur les émotions collectives, alimentant des peurs basiques. Ainsi ils peuvent contrôler les populations. Encore plus quand ces recettes deviennent pratiques en périodes électorales.
Pourtant la peur peut être un lieu d'expérience intérieure, positive, comme si l'individu cherchait la "vérité" en lui. Prendre en charge ses peurs, c'est se permettre d'agir sur ses émotions pour contribuer au but de toute culture : créer par chacun et pour tous sa propre singularité.
Affronter ses peurs, c'est contrer la servitude et la terreur.

Le théâtre est un parfait champ d'expérience de la peur. Monter sur une scène avec son propre corps comme outil d'expression des émotions se fait souvent avec ce qu'on appelle le trac. C'est une forme de peur constructive, une source d'énergie qui donne accès à ce qu'il y a de plus profond en soi. La peur devient expression, libération, partage, épanouissement. Tout le contraire de l'asservissement.

Dans la pièce du Théâtre du Puzzle, "Les Encavés du Secteur 4", les personnages connaissent la peur et l'angoisse face à des dangers venant de l'extérieur et dont ils ne connaissent pas exactement la nature, même s'ils savent qu'il y a danger. Paradoxalement, c'est un véritable plaisir pour des acteurs d'aborder ce terrain d'exploration théâtrale, un chemin où se mouvoir indirectement dans ses propres émotions, tout en s'en trouvant à l'extérieur dans le domaine de la fiction. Les vraies peurs, les véritables sentiments deviennent des outils pour une histoire, et une exploration positive de ses profondeurs. Une manière de grandir à l'intérieur d'un cadre protecteur qu'est le groupe de théâtre où chacun y est reconnu comme il est, dans son entier. Dans ces conditions, se livrer en investissant un personnage qui n'est pas soi devient plus aisé. Et le personnage gagne en puissance et en crédibilité. C'est un aller-retour permanent entre l'acteur et le personnage, entre le personnage et l'acteur, par la puissance émotionnelle.
La peur n'est pas une contrainte en soi. Ce qui contraint par la peur, c'est ce que nous en faisons, en se laissant asservir, en donnant notre blanc-seing à des personnes qui orchestrent le mandat qu'on leur donne pour abuser du pouvoir.
L'époque que nous vivons, marquée par le défaitisme et une forme de passivité, d'endormissement face aux drames de l'humanité, demande davantage encore de regarder la peur en face, sans se fermer les yeux, et répondre par l'envie d'exister avec ce que l'on est, sans honte, sans complexe, en toute humilité d'humain parmi les humains. Un juste équilibre d'une perception à l'équité entre soi et les autres.
Et surtout, de ne pas le faire seul. Car souvent Peur rime avec Solitude, avec le silence des mots nécessaires.

Les points essentiels de cet article sont tirés du Mag du journal Libération du samedi 31/10 et dimanche 01/11, interview passionnante des philosophes Catherine Malabou et Marc Crèpon.

Commentaires
Mamadou le 10/11/2009 à 12:29:44A l'heure où la peur envahit tout, y compris les pensées, voilà que sort un film qui va encore davantage donner du blé à moudre à ceux qui ont envie de s'angoisser. Le film ? 2012.
Surfant sur les diverses théories de fin du monde, le film brille, en premier lieu, par l'image et le titre qu'il véhicule. Pas de nom d'acteurs en gros sur l'affiche, pas celui du réalisateur non plus pour appâter le client. Juste une image terrifiante d'une ville américaine secouée par un séisme monstrueux(65° sur l'échelle de Richter ?), un raz de marée gigantesque, au-delà de tout ce que l'on peut imaginer.
On peut simplement penser aux fantastiques effets spéciaux que cela a nécessités, un plaisir fou d'informaticiens qui s'éclatent devant leur écran.
Puis,en reliant cela à la "déprime" actuelle d'un grand nombre de gens qui ne réagissent plus, qui acceptent tout avec fatalisme, voilà un pavé de plus dans la mare du "De-toute-façon-on-ne-peut-rien-changer". A se demander si un film simplement par ces effets spectaculaires n'avait pas, d'une façon consciente ou inconsciente, une portée très politique ?