Les identités meurtrières / Amin Maalouf
Editions Grasset / Le livre de poche n°15005 / 189 pages
Amin Maalouf formule un voeu pour son livre : "que [son] petit-fils, devenu homme, le découvrant par hasard dans la bibliothèque familiale, le feuillette, le parcoure un peu, puis le remette aussitôt à l'endroit poussiéreux d'où il l'avait retiré, en haussant les épaules, et en s'étonnant que, du temps de son grand-père, on eût encore besoin de dire ces choses-là."
Il est vrai que ce livre renferme une somme conséquente d'évidences sur l'identité, ou plutôt sur les identités, ou encore sur notre identité multiple. A la lecture de ces pages, on peut se rendre compte que l'humanité passe à côté de ces évidences qui sont pourtant l'essence de la vie humaine.
Du Moyen-Orient à l'Occident, en traversant l'ensemble des continents, en visitant un grand nombre de peuples, partout ce sont des êtres humains, les mêmes et tous différents, tous complémentaires. Cela peut paraître simple de le dire, de l'écrire. Pourtant non. On ressort de ce livre avec des yeux grand ouverts sur les béances de notre monde, et l'évidence devient cet objet obscur et refoulé que beaucoup gardent au fond d'eux, sans chercher à trop y regarder, de peur de trouver là les raisons de leur surdité et de leur vision aveuglée de l'existence d'autrui.
Nous sommes complexes. Nos identités sont complexes. Chacune d'elles. Dans un monde qui cherche à tout simplifier. Même nos identités.
Le livre d'Amin Maalouf passe au crible les grands conflits (anciens et actuels) de notre planète, conflits collectifs et individuels, les religions, les doctrines, les traditions, les rites et les croyances. Un livre qui ouvre un champ considérable de questions, qui ouvre l'esprit à une autre image de "l'autre", à une autre image de soi-même. C'est un essai (comme il est défini par l'auteur), et aussi plus qu'un simple essai. C'est une clé vers ce que notre monde pourrait être si nous regardions cet autre, ailleurs et à côté de nous, d'un oeil différent et moins hostile, avec l'évidence qu'il est autant humain que nous, qu'il soit suédois, sud-africain ou arabe, juif musulman ou orthodoxe, noir jaune rouge ou blanc. Qu'au-delà de toutes nos appartenances, il en est une qui nous est commune à tous, c'est notre humanité, égale pour tous, partout, hier, aujourd'hui et demain.
Considérant ce point de vue comme une base pour penser le monde, c'est avec un autre regard que l'on observe sa marche et ses tourments. C'est avec cet autre regard que l'on pose des espoirs pas forcément vains.
"Les identités meurtrières" est un très grand livre. Amin Maalouf dit que, "D'ordinaire, lorsqu'un auteur arrive à la dernière page, son voeu le plus cher est que son livre soit encore lu dans cent ans, dans deux cents ans," même s'il voudrait au fond de lui que cet essai prenne la poussière parce que le monde n'aurait pas besoin de lui, parce qu'il irait bien et qu'on se demanderait comment il eût pu en être autrement. Tout cela n'est encore qu'un rêve et c'est pourquoi ce livre devrait trouver sa place, pas seulement dans une bibliothéque poussiéreuse, mais surtout à portée de mains de nombreux lecteurs, pour penser une autre vie où tous les humains auraient leur place, toute leur place.
Extraits
(page 17 à propos de nos différentes appartenances) "C'est justement cela qui fait la richesse de chacun, sa valeur propre, c'est ce qui fait que tout être est singulier et potentiellement irremplaçable."
(page 28) "L'humanité toute entière n'est faite que de cas particuliers, la vie est créatrice de différences, et s'il y a "reproduction", ce n'est jamais à l'identique."
(page 42) "Lorsque nous installons telle communauté dans le rôle de l'agneau, et telle autre dans le rôle du loup, ce que nous faisons, à notre insu, c'est accorder par avance l'impunité aux crimes des uns."
(Page 50) Le pays d'accueil n'est ni une page blanche, ni une page achevée, c'est une page en train de s'écrire."
(Page 76) "Quand... des musulmans du tiers-monde s'en prennent violemment à l'Occident, ce n'est pas seulement parce qu'ils sont musulmans et l'Occident chrétien. C'est aussi parce qu'ils sont pauvres, dominés, bafoués et que l'Occident est riche et puissant."
(page 110) "Une vision du monde qui transcende notre existence, nos souffrances, nos déceptions, donne un sens à la vie, à la mort (...) Séparer l'Eglise et l'Etat ne suffit pas : tout aussi important serait de séparer le religieux de l'identitaire."
(page 124) Respecter quelqu'un, respecter son histoire, c'est considérer qu'il appartient à la même humanité, et non à une humanité différente, une humanité au rabais.
(page 142) Chacun devrait pouvoir assumer, la tête haute, sans peur et sans rancoeur, chacune de ses appartenances.
(page 153) Un homme peut vivre sans aucune religion, mais évidemment pas sans aucune langue.
(page 170) Une laïcité sans démocratie est un désastre à la fois pour la démocratie et pour la laïcité.
(page 177) Parce qu'on porte déjà sur son visage la couleur de son appartenance, parce qu'on fait partie de ceux qu'on appelle dans certaines contrées "les minorités visibles", alors on n'a pas besoin de longues explications pour comprendre que les mots de "majorité" et de "minorité" n'appartiennent pas toujours au vocabulaire de la démocratie.
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