THEATRE DU PUZZLE

THEATRE DU PUZZLE

Livre / "L'étranger" de Albert Camus

 

L'ETRANGER

de Albert Camus

Editions Gallimard / 1942

Editions France-Loisirs  / 2008

203 pages

 

Ce qui fait d'un livre une oeuvre majeure, souvent, c'est la trace qu'il laisse dans le temps, bien après sa première parution, bien après une première lecture qui avait laissé des traces dans la mémoire du lecteur sans trop forcément savoir pourquoi alors. "L'étranger" de Camus, sorti en 1942, en fait partie. Au-delà de l'histoire de cet homme, Meursault, détaché de tout ce qui lui arrive, qui accepte tout de sa vie absurde sans broncher, jusqu'à la mort, il est question de révolte et de liberté.

 

La narration à la première personne déroule les petits détails de ce quotidien algérois, même les plus anodins, comme si tout avait de l'importance, comme si tout n'en avait pas, comme si tout se valait. Même l'amour pour Marie. L'aime-t-il ou ne l'aime-t-il pas ? Dans un sens oui, dans un sens non, mais cela n'a pour lui aucune importance en dehors du désir qu'il ressent au présent qui n'a pas d'autre valeur que ces instants avec elle, là, maintenant quand il est avec elle. C'est une question qui ne se pose pas pour lui, au grand dam de Marie qui ne comprend pas.

 

Sa mère est décédée. Est-il triste ou ne l'est-il pas ? Pour lui, cette question n'a pas de raison d'être sauf le contexte dans lequel il se retrouve à cet enterrement sous la chaleur à suer dans la marche qui mène au cimetière.

 

Le meurtre de l'arabe ? Non, il ne lui en voulait pas particulièrement. C'était un concours de circonstances. Les histoires embrouillées de son ami Raymond, le pistolet dans sa poche, le soleil, la chaleur, le couteau du type en face. Un peu de tout ça, et rien de tout ça. Bref, ça s'est passé comme ça  et on ne peut plus rien y faire.  

 

Ce n'est pas qu'il est insensible comme l'apparence tendrait à le montrer, c'est qu'il pense autrement, hors des normes définies du ressenti des choses, hors des valeurs communément admises du lien entre les humains. Les mots qu'il pourrait donner aux autres pour se faire comprendre, il n'arrive pas à les communiquer. Il trouve cela parfois inutile tout en comprenant fort bien que sa position est intenable aux yeux de ceux qui le condamnent. Mais il accepte comme pour chercher sa vérité ultime, l'émotion d'une vie toute entière au seuil de la mort lorsqu'il ne reste que quelques instants à vivre quand on sait qu'on va mourir. Sa liberté, il la paie par la mort acceptée comme un dernier fractal de vie, une fulgurance, peut-être même une délivrance.

 

Le livre pose plus de questions qu'il ne propose de réponses, ouvre des portes sur le sens des choses en laissant le lecteur cheminer sur ses propres projections, ses questionnements personnels, peut-être sa propre liberté de penser. Car il s'agit bien de la liberté de penser, en fin de compte. L'absurde ne l'est que par rapport à la norme dominante. Peut-être Meursault serait-il moins absurde en 2012 qu'il ne l'était en 1940.

 

Là où ce livre n'a pas vieilli, c'est qu'il nous renvoie à nous-mêmes, à nos vérités qu'on ne voit pas forcément, auxquelles on ne veut pas accéder car elles nous placeraient en face de questions existentielles peut-être insolubles. Lui, Meursault a décidé d'assumer ses vérités sur la vie sans en démordre, jusqu'au bout, quitte à déplaire ou à se détruire dans son lien aux autres, jusqu'à la mort. Il ne cherche pas à provoquer. Simplement il prend ce que la vie lui donne sans juger, peut-être comme une fatalité.

 

L'oeuvre de Camus s'inscrit dans sa tétralogie sur l'absurde autour du Mythe de Sisyphe, son essai philosophique et de ses pièces de théâtre Caligula et Le Malentendu.

Le roman "L'étranger" a été traduit en quarante langues et Luchino Visconti en a fait une adaptation cinématographique en 1967 avec  Marcello Mastroianni.

Côté musique, le groupe The Cure en a même fait un titre en 1978 sous le nom "Killing an arab", sur la thématique du meurtre d'un arabe commis par Meursault dans le roman.

 

William Faulkner a écrit :"Camus disait que le seul rôle véritable de l'homme né dans un monde absurde, était de vive, d'avoir conscience de sa vie, de sa révolte, de sa liberté."

Et Camus d'expliquer :"J’ai résumé L’Étranger, il y a longtemps, par une phrase dont je reconnais qu’elle est très paradoxale : “Dans notre société tout homme qui ne pleure pas à l’enterrement de sa mère risque d’être condamné à mort.” Je voulais dire seulement que le héros du livre est condamné parce qu’il ne joue pas le jeu. En ce sens, il est étranger à la société où il vit, où il erre, en marge, dans les faubourgs de la vie privée, solitaire, sensuelle. Et c’est pourquoi des lecteurs ont été tentés de le considérer comme une épave. On aura cependant une idée plus exacte du personnage, plus conforme en tout cas aux intentions de son auteur, si l’on se demande en quoi Meursault ne joue pas le jeu. La réponse est simple : il refuse de mentir."

 

Albert Camus

 

Extraits

 

Page 29

A travers les lignes de cyprès qui menaient aux collines près du ciel, cette terre rousse et verte, ces maisons rares et bien dessinées, je comprenais maman. le soir, dans ce pays, devait être comme une trêve mélancolique.

 

Page 33

De grosses larmes d'énervement et de peine ruisselaient sur ses joues. Mais, à cause des rides, elles ne s'écoulaient pas. Elles s'étalaient, se rejoignaient et formaient un vernis d'eau sur ce visage détruit.

 

Page 44

J'ai pensé que c'était toujours un dimanche de tiré, que maman était maintenant enterrée, que j'allais reprendre mon travail et que, somme toute, il n'y avait rien de changé.

 

Page 79

Mais, selon lui, sa vraie maladie, c'était la vieillesse, et la vieillesse ne se guérit pas.

 

Page 112

J'avais le désir de lui affirmer que j'étais comme tout le monde, absolument comme tout le monde. Mais tout cela, au fond, n'avait pas grande utilité et j'y ai renoncé par paresse.

 

Page 122

Le jour de mon arrestation, on m'a d'abord enfermé dans une chambre où il y avait déjà plusieurs détenus, la plupart des arabes. Ils ont ri en me voyant. Puis ils m'ont demandé ce que j'avais fait. J'ai dit que j'avais tué un arabe et ils sont restés silencieux.

 

Page 132

J'ai fini par ne plus m'ennuyer du tout à partir de l'instant où j'ai appris à me souvenir.

 

Page 135

J'avais bien lu qu'on finissait par perdre la notion du temps en prison (...) Les mots hier ou demain étaient les seuls qui gardaient un sens pour moi.

 

Page 193

Quant à moi, je ne voulais pas qu'on m'aidât et justement le temps me manquait pour m'intéresser à ce qui ne m'intéressait pas.

 

Page 195

Je lui ai dit que je ne savais pas ce qu'était un pêché. On m'avait seulement appris que j'étais un coupable. J'étais coupable, je payais, on ne pouvait rien me demander de plus.

 

Page 199

Il n'était même pas sûr d'être en vie puisqu'il vivait comme un mort.

 

 

 

Version cinématographique de "L'étranger" par Luchino Visconti avec Marcello Mastroianni

 

 

 



24/09/2012
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