THEATRE DU PUZZLE

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"Léo Vosguth le réfractaire" / Pascal Marchand

Léo Vosguth, le réfractaire

 

 

Entre Paul, la fierté de la famille Vosguth, et Léo son frère, il y avait plus qu’un monde : deux mondes, trois mondes, un univers.

Paul était devenu expert-comptable, un notable établi, sédentarisé à outrance (une façon élégante de dire qu’en dehors de son boulot, il était toujours flanqué chez lui, ayant rangé ses rêves de nouvelle vague dans le grenier maintenant poussiéreux de sa jeunesse).

 

Léo, lui, était plutôt un nomade, mais surtout il représentait la plus insupportable des hontes aux yeux bardés d’œillères de la famille Vosguth. 

Pourtant, entre les deux frères, existait comme une ligne invisible reliant deux apparents extrêmes. Paul avait toujours jalousé l’indépendance d’esprit du cadet tandis que Léo, en silence, admirait les capacités d’adaptation de son aîné. Et tout cela avait pris de la consistance devant les yeux larmoyant d’émotion d’une mère fière de son grand fils, modèle inatteignable de l’espèce humaine. Celui-ci, dans les rêves maternels, avait une énorme tête en forme de pénis bataillant ferme à l’entrée du pubis face à la verge ramollie du mari.

Et cet homme justement ?

Un type très souvent absent, possédant un sens de la famille aussi développé qu’un général de l’armée de terre en pleine campagne militaire, jouissant des canonnades et des cris d’ennemis tombant sur le champ de bataille.

 

Léo, le second fils ? Seulement un accident dans la vie du couple. Le genre d'accrochage imprévu à un croisement sans feux rouges et qui laissent des traces indélébiles sur le véhicule, ou plutôt dans le véhicule. Ce devait être un de ces soirs où la télévision avait oublié de jouer son rôle culturel et que, dans la cocotte-minute du mari, ça bouillonnait costaud. Le bitoniau ne pouvait plus rien retenir. Il était temps pour Monsieur, peut-être pas pour Madame.

Celle-ci, depuis quelque temps testait le stérilet. On lui avait pourtant bien dit de se méfier. Ce n’était pas protecteur à cent pour cent. Elle aurait dû écouter davantage ce « On » car ce « On »-là, c’était sa mère. La matriarche en était bien d’accord là-dessus.

Ô combien de fois, combien d’innombrables fois n’avait-elle pas répété à sa fille des trucs du genre :

- Tu n’en fais qu’à ta tête, ma pauvre enfant ! Un jour, à force de vouloir me considérer comme une demeurée, il t’arrivera des ennuis. Et là, tu ne pourras t’en prendre qu’à toi-même. Et ce jour-là, ma pauvre fille (la vieille femme, décédée maintenant, paix à son âme, aimait bien dire « ma pauvre fille »), je ne serai pas là pour rattraper tes bêtises.

Pourtant, quand Léo naquit (car il fallait quand même bien qu’il naisse un jour, même dans cette famille), donc quand Léo naquit (avec un peu de retard, sans doute avait-il déjà perçu le drame qui l’attendait), ainsi quand Léo naquit donc, le père était absent, normal, mais la grand-mère était bien là. Tout juste n’avait-elle pas voulu rester à tout prix dans la salle d’accouchement. Il avait fallu qu’une sage femme quelque peu avisée (ou tout simplement professionnelle) la fasse attendre dans le hall de l’hôpital, près du distributeur de boissons chaudes afin que Mme Vosguth  fille ne débranche pas toutes les perfusions, renonce à se jeter par la fenêtre et puisse affronter les contractions avec davantage de quiétude.

Finalement Léo était arrivé à bon port, enfin simplement au port, sans que l’on sache si celui-ci  était bon ou pas.

 

 

A partir de cet instant, le jeune garçon s’acharna à tout essayer pour échapper à ses parents, en premier lieu par la fuite de la maison. Avec persévérance, il chercha tous les moyens possibles pour s’esquiver de l’emprise de sa mère (pour ce qui est de son père, le problème ne se posait pas). Dès lors, la mère en question ne compta plus le nombre d’occasions où il lui fallut récupérer le fiston infernal à l’accueil de l’hypermarché Carrefour, dans les caves  sans lumières de l’immeuble à onze heures le soir quand ce n’était à une heure du matin, derrière les statues de cire du musée Grévin, ou dans le rayon porcelaine des galeries Lafayette, debout en équilibre sur un escabeau, la main tendue vers une vase en porcelaine de Chine d’une valeur de trois mille euros. Une autre fois encore, la police des frontières le retrouva par hasard dans les toilettes de l’aéroport de Roissy alors qu’il aurait dû se trouver sagement assis aux côtés de ses parents dans la salle d’attente de la gare Montparnasse à patienter avant l’arrivée du train qui ramenait son frère d’un voyage en Bretagne.

Oh ! Pour Léo, ce n’était pas un problème. Il gardait le sourire en toutes circonstances tandis que sa petite maman surexcitée tentait de conserver le sien, un peu jaune il est vrai. Elle évitait de penser à toutes les monumentales catastrophes qu’ils avaient évitées par une chance inouïe ou, le plus souvent, grâce à des interventions providentielles de dernière minute. Si ces gestes miraculeux avaient eu lieu une seconde plus tard, cela aurait laissé certains endroits dans un état de ruine, peut-être même causé des guerres atomiques et modifier le sens de l’histoire. 

 

Léo ne s’arrêta pas en si bon chemin. Il remit le couvert vers l’âge de douze ans. Le genre de truc qui s’appelle « fugue ». Un lundi soir comme tous les autres soirs, il avait joué à l’abruti, peut-être en poussant le bouchon un peu plus loin que d’habitude. Bien sûr, sa mère lui avait balancé quelques mots du genre : « Espèce d’abruti ! ». Evidement, ça coulait de source. Léo ne s’attendait pas à autre chose, sans doute même espérait-il qu’on lui fasse des remarques assez proches de cela.

La maman, à bout de nerfs, aurait très bien pu hurler :

- LEO !!!! ARRÊTE DE FAIRE LE CON !!!!!!!!  TU FAIS CHIER AVEC TES CONNERIES DE MERDE !!! TU CASSES LES COUILLES DE TON PERE QUI SONT DEJA EN BIEN MAUVAIS ETAT !!! ET MÊME LES MIENNES SI J’EN AVAIS !!!

Ce n’aurait pas été choquant en soi, au vu de la situation. Mais, chez les Vosguth, on cultivait l’art du familialement correct. Le niveau d’insulte s’arrêtait à « abruti », même au plus fort de la colère. Cet art trouvait son paroxysme en présence d’invités (de plus en plus rares, pour éviter des situations quelque peu gênantes). Et même sans. Imaginez, des soirées pleines de retenue où pour comprendre le sens profond de certaines paroles, comme par exemple : « Léo, ton comportement devient agaçant. », il était préférable de repérer les regards en coin, les moues de la bouche, les absences prolongées à la cuisine ou les coups de pied sous la table.

Or, ce lundi soir, il n’y avait personne à la maison, outre les habitués de la scène dinatoire, de cette Cène que Dieu aurait sans doute détestée, lui qui ne parle que d’amour et de paix. Notre bon Léo avait encore trouvé l’occasion de faire un clash, suite à une remarque dithyrambique de la mère quant à une belle réussite de son frère Paul qui finissait par : « Tu devrais prendre exemple sur lui, Léo ! ». Et c’est parti comme un coup de vent violent qui vous balance la porte en pleine figure.

- Tu m’emmerdes, la vieille !

Il y eut un blanc très court et Léo continua sur sa lancée, juste avant que sa mère ne s’étouffe sous le choc des  mots et le poids de la grossièreté, son mari la retenant de justesse alors que la syncope commençait à poindre :

- Tu cherches toujours à m’emmerder ! Tu m’emmerdes ! Tu m’emmerdes ! Merde ! Merde ! Et merde ! Ici, y’en a que pour Paul ! Merde à la fin ! J’me casse !

Aussitôt il quitta la table et se précipita vers le vestibule pour saisir prestement sa veste en jean, pendue au porte-manteau qu’il fit tomber par la même occasion. Le manteau en faux vison de sa mère se retrouva étendu sur le paillasson encore plein de terre humide de ses chaussures crottées.

- Reviens ici tout de suite ! Je te l’ordonne ! avait crié sa génitrice dans un réflexe vain d’autorité, vite interrompu par Monsieur Vosguth – mari, parlant d’un ton sec et froid, faussement flegmatique :

- Laisse-le sortir. L’air frais lui remettra les idées en place. Tu verras, d’ici un quart d’heure, il sera rentré au chaud.

Il intervenait toujours de la même façon, le père Vosguth. Après la tempête, en faux sage qui sait ce que Femme ne sait pas. En moralisateur impénitent dont la réussite était souvent équivalente à sa présence au foyer. Ses prévisions s’avéraient en effet très aléatoires, souvent fausses, en particulier ce jour-là. Quatre heures plus tard, le bon Léo n’était pas réapparu à la maison. Le lendemain matin non plus. Et sa mère, entre crises de larmes, quelques demi-syncopes et deux boîtes d’antidépresseurs avalées dans la nuit, avait déambulé dans le couloir de l’entrée comme une folle dans un asile d’aliénés. 

 

 

On sut plus tard que Léo, quant à lui, avait erré dans les couloirs du métro après la fermeture des grilles vers une heure et demie du matin. Qu’avait-il fait de sa nuit ? Et de celles qui suivirent ? Nul ne le sut, pas même moi qui vous relate ces évènements. Ce qui est sûr, c’est qu’on ne revit Léo que trois jours plus tard, tout crasseux, dégageant une odeur fétide. C’était au petit matin. Le temps était pluvieux.

Entre le moment où il avait quitté la maison et ce début de journée humide, la famille avait pris le temps de prévenir la gendarmerie, les pompiers, le SAMU, la Garde Républicaine, le GIGN, les services secrets, le FBI et la CIA au cas où le fiston aurait filé aux Etats-Unis, un détective privé spécialisé dans ce genre d’affaires, et surtout la boulangère du coin qui était au courant de tous les potins locaux, de tous les ragots, même les plus détestables, surtout les plus détestables, un vrai journal local avec rubrique nécrologique, naissances, baptêmes, mariages bien sûr, mais aussi cocufiage, insanités, immoralité, et quand l’occasion s’en présentait : disparition Et là, c’était le cas.

Avec la boulangère, c’était bingo à tous les coups. Mais pas de chance cette fois-ci.  Sans doute que Léo ne faisait pas partie de son rayon. La jeunesse déjantée n’avait rien à voir avec la rubrique « Méméres » et « Ménagères-de-plus-cinquante-ans-qui-regardent-la-cinquantième- rediffusion-de-Dallas ». A son grand désespoir, la commère enfarinée en savait autant qu’un pauvre touriste australien non francophone égaré dans Paris qui, dans un français approximatif appris par cœur dans un guide de conversation courante, chercherait un hôtel pas cher pour la nuit.

Enfin bref, le temps de repasser les coups de fil pour annoncer le retour du fiston désobéissant, le temps de se faire incendier par le commissaire à propos de l’éducation des enfants, après la douche nécessaire du garçon et la lessive urgente des fringues avant que toute la maison n’empeste, tout était rentré dans l’ordre, au moins dans l’apparence.

 

Ce que la famille ne savait à cette époque, même si elle le soupçonnait un tantinet soit peu, c’est qu’il ne s’agissait que de l’enfance de l’art quant aux futures relations entre les parents et le plus jeune de leurs deux fils. La liste complète des « méfaits » du jeunot était digne, en quantité, du livre officiel des morts de la Seconde Guerre Mondiale. En moyenne, un évènement tragicomique tous les deux jours, « tragi » pour les uns, « comique » pour l’autre. Un peu moins en hiver, beaucoup plus en été, température extérieure oblige, mais toujours dans une moyenne haute en rapport aux statistiques nationales sur les comportements déviants des jeunes.

 

Ce qui était tout à fait notable dans cette longue litanie, c’est la régularité métronomique avec laquelle Léo trouvait des occasions de faire parler de lui, si bien que c’en était devenu une habitude, une relative normalité, « relative » pour les uns, « normalité » tout court pour l’autre.

Une longue période sans que l’on parle de lui, signifiait : soit qu’il était au lit avec plus de quarante de fièvre avec impossibilité de se lever (Mme Vosguth aimait davantage ces moments où son fils était très malade, même si elle était quand même inquiète pour sa santé), soit une terrible attente avant  l’imminence d’une méga-catastrophe.

Que ce soit l’une ou l’autre de ces situations, pour Mme Vosguth, cela revenait à peu près au même, de sorte que sa vie était devenue un stress permanent. Dés que le matin pointait son nez et qu’il fallait poser le pied hors du lit, le cauchemar commençait. Pire encore, à force de ne plus supporter le jour, elle n’en dormait plus la nuit. Comble de la désolation, elle se mit à la détester aussi.

 

Elle avait bien quelques entretiens avec un psychothérapeute (un client de son fils comptable), mais à chaque fois qu’elle revenait chez elle, c’était pour apprendre une nouvelle bévue de Léo. Finalement, après quelques mois, elle abandonna la thérapie, abasourdie par la fatalité qui s’était abattue sur la famille. Heureusement, il y avait Paul, le vertueux comptable, ... enfin jusqu’au moment où, dégoûté par les chiffres et les calculs, esseulé à force d’avoir laissé passer toutes les Olivia de Havilland qui auraient pu donner du bonheur à sa vie, lassé de faire plaisir à sa petite maman et à son fantôme de papa, Paul vendit sa clientèle et alla faire bronzette sur la côte.

 

 

Dés lors, on ne revit plus Madame Vosguth dans l’appartement cossu de ce quartier de l’ouest parisien. Pas non plus chez Fauchon aux alentours de la place de la bourse. Pas non plus chez Lenôtre vers la Place de l’Etoile. Ni vers la Place Vendôme chez les joailliers.

Vous pouvez la croiser dans les allées arborées de la résidence La Pommeraie, une maison de repos huppée pour séjour de longue durée, pas très loin de Versailles.

Dans l’appartement presque silencieux des Vosguth, ne circule de temps à autre qu’un fantôme muet dont les pieds « empatinés » se laissent glisser sur le parquet vitrifié.  Un vieil homme à la retraite. Retraite dans tous les sens du terme.

Parfois il prend un taxi pour se rendre aux environs de Versailles accomplir le devoir de tout mari envers une conjointe hospitalisée. Ces heures-là, il met de côté tout le ressentiment accumulé au fur et à mesure de leurs longues années de mariage.  Il s’assied à côté d’elle sur le banc près du grand chêne, au fond du parc. Ils y passent l’après-midi à attendre que les heures s’écoulent jusqu’au soir, sans un mot, sans un sourire. Leur regard est mort à présent. Ils n’ont plus rien à se dire.

Le passé agité de la famille ne surgit qu’au détour de souvenirs furtifs qui passent de temps à autre dans leur esprit. Les fils sont partis, sans plus donner de nouvelles.

 

Ce qui reste de la famille se devine au détour d’une photographie, prise un des rares jours où Léo était de bonne humeur. Il avait accepté que tous les quatre soient ensemble sur le cliché. Une vieille photographie accrochée au mur de la salle à manger, dans l’appartement qui n’a plus de voix. Une photographie dans un cadre recouvert de poussière que Monsieur Vosguth ne prend plus la peine de nettoyer.

 

 

Pascal Marchand

 

 

Liens vers les articles :

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Je m'appelle Georges Domborynski / Pascal Marchand

 

 



16/01/2011
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